Une autre philanthropie: une histoire de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l'homme, 1980-2014
Par Pierre Calame le jeudi 6 novembre 2025, 14:54 - Lien permanent
La fondation n’a pas cherché à se doter d’objectifs à la mesure de ses moyens, dont la réalisation lui aurait donné le sentiment de sa propre utilité, elle s’est demandée quel était le meilleur usage à faire de ces deux privilèges qui font des fondations des institutions d’une nature unique : leur totale indépendance d’un côté ; la possibilité d’agir à long voire très long terme de l’autre. Et elle en a conclu que les objectifs au service desquels nous devions nous placer étaient, dans la période historique actuelle, sans rapport avec les moyens financiers dont nous disposions, nous conduisant à inventer pas à pas une autre philanthropie.
Une autre philanthropie Pourquoi ce titre pour la chronique d’une fondation de droit suisse couvrant trente ans de son existence ? Parce que les fondations sont en général soucieuses de mesurer l’efficacité de leur action et, pour cela, se donnent des objectifs calibrés par les moyens dont elles disposent. Et cette tendance est renforcée par la crainte des pouvoirs en place de voir la philanthropie s’aventurer sur des sujets politiques. Les fondations qui ne veulent pas se contenter d’atténuer, par des mesures concrètes, l’exclusion sociale ou le mal développement mais prétendent aussi s’attaquer à leurs causes sont vite accusées d’outrepasser leur vocation et de ce fait menacées de perdre les avantages fiscaux qui sont un carburant essentiel de la philanthropie. La Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme a, pendant trente ans, suivi un tout autre raisonnement. Elle n’a pas cherché à se doter d’objectifs à la mesure de ses moyens, dont la réalisation lui aurait donné le sentiment de sa propre utilité, elle s’est demandée quel était le meilleur usage à faire de ces deux privilèges qui font des fondations des institutions d’une nature unique : leur totale indépendance d’un côté ; la possibilité d’agir à long voire très long terme de l’autre. Et elle en a conclu que les objectifs au service desquels nous devions nous placer étaient, dans la période historique actuelle, sans rapport avec les moyens financiers dont nous disposions, nous conduisant à inventer pas à pas une autre philanthropie. Le juriste Alain Supiot, professeur honoraire au Collège de France parle de « sommeil dogmatique » pour décrire le fait que les systèmes juridiques ne parviennent pas à se renouveler en réponse à des réalités radicalement nouvelles que sont les interdépendances irréversibles entre les sociétés du monde et les atteintes dramatiques à l’intégrité de la biosphère. Ce sommeil dogmatique s’étend à nos systèmes de pensée et à nos systèmes institutionnels. Ils n’ont pas évolué au même rythme que les sociétés elles-mêmes . Nous continuons à penser et gérer le monde avec les catégories mentales et les institutions héritées des siècles passés. Ce constat vaut pour le droit mais aussi pour la gouvernance, l’économie, l’éthique et les relations entre les sociétés. Les organisations qui structurent nos sociétés, États, entreprises, associations, universités, sont dépassées par les nouveaux enjeux du monde et enfermées, souvent, dans des modes de pensée et d’action hérités du passé. Quelles autres institutions que les fondations peuvent oser contribuer à faire émerger les systèmes de pensée et les systèmes institutionnels répondant aux défis du vingt et unième siècle ? Pour cela, une autre philanthropie est nécessaire. C’est ce que nous avons appelé le « devoir d’ambition » des fondations. Il a guidé pendant plus de trente ans, de 1982 à 2014, mon action à la tête de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme et j’espère pouvoir vous convaincre à la lecture de cette chronique qu’une autre philanthropie n’est pas seulement nécessaire qu’elle est aussi possible, que la disproportion entre les buts poursuivis et les moyens disponibles n’est pas un obstacle à condition de concevoir une aventure collective poursuivie avec opiniâtreté pendant plusieurs décennies.
Une histoire de la fondation
La chronique que vous allez lire n’est pas l’histoire officielle de la fondation. Elle ne s’attarde guère à la description de ses statuts et de ses organes. Elle n’est pas non plus exhaustive, ne couvre pas l’ensemble de l’action menée, privilégie les aventures auxquelles j’ai été associé personnellement. C’est pourquoi je m’y exprime à la première personne.
Chemin faisant
La chronique que vous trouverez ci-jointe raconte « le chemin d’une fondation ». On entend souvent citer le poème de Machado, « Voyageur il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». Rien ne peut mieux s’appliquer à la fondation. Elle n’avait pas de thèses toutes prêtes à défendre et son point de départ a été fait de questions, non de certitudes. Elle a inventé une manière de cheminer, avec des milliers de partenaires, découvrant avec eux les enjeux majeurs du vingt et unième siècle et s’efforçant d’y apporter des débuts de réponse. Pour elle, la stratégie l’a toujours emporté sur la planification. Guidée par son étoile, elle s’est frayé un chemin au gré des circonstances, des opportunités et des rencontres.
En écho à la phrase du philosophe latin Sénèque, « il n’y a pas de bon vent pour le marin qui ne sait où il va », cette chronique illustre la manière dont, pendant ces trente années, la Fondation a cherché à capter les vents favorables pour contribuer, même très modestement, à l’émergence d’un monde encore vivable demain.