Les sociétés du monde sont très différentes par leur histoire, leur culture, leur état de développement économique, leur régime politique, leur organisation sociale. Mais elles se trouvent aujourd’hui confrontées à une même réalité, l’interdépendance irréversible entre elles, les menaces qui pèsent sur l’intégrité de la biosphère. Le monde a connu en deux siècles des transformations très rapides sans pour autant que le système de pensée et les institutions qui fondent l’action collective aient évolué au même rythme. Ils ne sont donc pas préparé à gérer les réalités nouvelles, interdépendance entre les sociétés et sauvegarde de la biosphère. Serons nous capables au niveau mondial de créer un système de pensée et des institutions permettant de le faire ? Les différentes sociétés du monde pourront elles s’accorder sur un agenda commun ?

Ces questions ont guidé depuis la dernière décennie du 20e siècle la création et le développement de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire, à l’initiative de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme que je dirigeais à cette époque. Ce fut le cadre d’intenses dialogues associant des personnes du monde entier et de tous les milieux socio-professionnels. Ce travail a trouvé son aboutissement lors de l’Assemblée mondiale de citoyens tenue en France en décembre 2001. Elle a permis, ce qui rend optimiste, de dégager un agenda commun, l’Agenda pour le 21e siècle. Agenda est à prendre à son sens premier : les mutations qu’il faut absolument conduire pour assurer la survie de l’humanité. Il identifie quatre mutations : la transformation radicale du système économique pour que le bien être de tous soit assuré tout en respectant les limites de la biosphère ; une révolution de la gouvernance ; la responsabilité individuelle et collective au cœur du fonctionnement des sociétés et des systèmes juridiques ; de nouvelles formes de relations entre les sociétés. Mais si l’existence d’un Agenda commun montre qu’il y a pour l’humanité une issue possible, il ne faut pas se cacher la difficulté à conduire ces quatre mutations.

L’enjeu  n’est rien moins que le changement de paradigme : le passage de la première modernité vers la seconde. La première a débouché sur une crise généralisée des relations et la seconde est centrée sur la reconstruction de la relation : entre humanité et biosphère, entre les êtres humains, entre les sociétés. Au cœur de la question, la nécessité de considérer la famille humaine et la biosphère comme une seule et même communauté. L’« humanité » jusqu’au 20e siècle a été une notion philosophique et religieuse, fondée sur l’idée d’égale dignité de tous les êtres humains. Après la seconde guerre mondiale c’est devenu un sujet de droit avec l’introduction de la notion de « crime contre l’humanité ». Mais aujourd’hui elle doit devenir un sujet politique : la communauté appelée à inventer les modalités de sa gouvernance.

Premier corollaire, il faut inventer de nouvelles modalités de dialogue entre les sociétés, dialogue que ne peut plus prétendre incarner à elle seule la relation entre Etats, qui certes permet des coopérations entre eux mais repose néanmoins sur la confrontation entre des « intérêts nationaux » souvent divergents. Les « affaires mondiales » ne sont plus des « affaires étrangères » mais des « affaires domestiques ».

Second corollaire il faut se mettre d’accord sur des valeurs universelles et une seule valeur universelle émerge : la responsabilité qui est la traduction de l’idée de communauté. D’où l’enjeu de l’adoption d’une Déclaration universelle des responsabilités humaines (qui reconnaît la nécessaire métamorphose du concept de responsabilité). Sur ces bases j’ai montré qu’on pouvait renouveler la gouvernance mondiale, en commençant par la création d’un droit mondial (ce qui s’appelle actuellement droit international régit les relations entre les États) et en concevant à partir de là et des modèles existants de dépassement de la souveraineté des États (modèle européen et modèle de la mise en œuvre des droits de l’homme) une gouvernance mondiale sans État mondial.

La gestion de la Communauté (humanité et biosphère) impose un renouvellement de la gouvernance c’est à dire de l’art de gérer les sociétés. Donc de dépasser des modèles de gouvernance hérités de siècles passés et inventés en réponse aux défis de l’époque, l’État souverain, la démocratie représentative. Plusieurs caractéristiques à cette nouvelle gouvernance : une gouvernance à multi-niveaux, du territoire local à la planète, dont l’UE est une préfiguration ; une autre conception du pouvoir défini par la capacité à faire ensemble ; des processus collectifs de résolution des problèmes plutôt que l’énoncé de règles ; l’accent mis sur la légitimité d’exercice du pouvoir et ses conditions, question irréductible à celle de la légalité.

Dans le champ économique c’est le « grand retour en avant vers l’oeconomie », terme utilisé jusqu’en 1750 et qui désigne l’art d’assurer le bien être de tous dans le respect des limites de l’environnement. Oeconomie : les règles (nomoï) de gestion de la maison commune (oïkos). Ce n’est donc pas, comme prétend l’être l’économie actuelle, un champ à part de l’activité humaine doté de ses propres lois mais une branche de la gouvernance : celle qui s’applique à la production, l’échange et la consommation. On renouvelle donc la pensée économique en y appliquant les principes généraux de la gouvernance. En particulier la capacité à trouver des mécanismes de résolution des problèmes en fonction de leur spécificité et non en y appliquant des principes standards comme le libre marché. Cela vaut en particulier pour l’énergie fossile, qui relève de mécanismes de plafonnement et de quotas individuels, des sols et de l’eau qui relèvent de négociations collectives inter acteurs. L’oeconomie c’est aussi la capacité à faire émerger des acteurs adaptés aux défis à résoudre. C’est ici le rôle des territoires durables et des filières durables : les premiers « brique de base de la gouvernance » et les second structurant le commerce international. C’est enfin l’importance des outils : par exemple la reconnaissance de la pluralité des monnaies. C’est, enfin, le renouvellement du contrat social fondé sur la responsabilité de chaque type d’acteurs à l’égard de l’ensemble de la communauté.